Maria décida de s’activer et de passer la seconde, une bonne collation pour commencer, parce que l’énergie et l’inspiration ça passait d’abord par un ventre bien remplit. Ensuite faudrait se grimer et sortir tout l’attirail avant que le gus qui avait pris rendez-vous ne se pointe…
Un sacré spécimen celui-là, un jeune gus qui avait tout pour lui, une belle situation, un physique sur lequel Maria n’aurait pas craché si elle avait été plus guillerette, gentil et poli avec ça, un vrai gentleman comme il n’en courait plus les rues. Peut-être que si il en avait eu moins, il aurait plus apprécié !
C’est ce que se disait Maria en faisant bouillir son lait, l’argent, la beauté, ça pouvait pas tout acheter. Pis parfois ça enlevait même le goût des choses, et alors y en a qui allaient se créer des problèmes ou qui courraient inconsciemment après parce que finalement ce trop-plein de tout ne pouvait pas combler le trop de vide intérieur. Elle prit sa Ricorée et deux cuillères et trois tartines beurrées plus loin, commença à se relaxer un peu et à savourer cette nouvelle journée qui débutait. La journée allait être chargée, le jeune gus à dix heures, et un autre plus défraichit en début d’après-midi, un nouveau celui-là, le vieux, il n’avait pas voulu lui dire le pourquoi de la consultation. Elle en avait bien une idée la Maria…On la lui faisait pas, les vieux grigoux comme ça, ils se déplaçaient toujours pour le même genre de problème. Ah elle allait bien se marrer à lui faire cracher le morceau, ça promettait vu sa loquacité !
Enfin bref d’abord le jeune gus, et là ça la faisait moins sourire Maria, un joli partit qui s’était embourbé sur la route des sentiments ! Il avait fallu qu’il aille se choisir une névrosée, qui semblait bien plus intéressée par son portefeuille que par lui-même. Mais trop chic type, il n’arrivait pas à discerner tout ça, même si au fond de lui Maria voyait bien qu’il était à bout et ne savait plus comment se débarrasser de la sangsue ! Alors elle avait sorti le grand-jeu, sur que cette femme était mauvaise, ça elle l’avait vu dans les ossements de poulets, très nuisible même. Les tarots avaient quant à eux révélé un karma des plus mauvais, à grand renfort de vies antérieures Maria lui avait fait digérer quelques vérités bien actuelles, concernant la belle indésirable. Tout ça avait fini par donner des résultats, et le petit gars maussade des débuts, semblait se métamorphoser presque prêt à couper les pattes définitivement à la mante religieuse.
Pour en finir une bonne fois pour toute et lui donner le dernier coup de pied au cul qui le sortirait de cette mélasse où il se prélassait, elle avait mis en scène un envoûtement supposé, et la séance à venir serait donc consacrée à une libération. Pas tous les jours qu’elle se donnait autant de mal, d’autant plus que pour ce genre de séance fallait sortir tout l’attirail ! Peu importait l’âge des clients leur sexe leur mode de vie, leur classe sociale, tous se comportaient de la même façon, ils redevenaient comme des gosses allant au cirque, fallait leur donner du spectacle et un peu de magie ! Et fallait qu’ils y croient !
Elle décida que la pause avait assez durée, débarrassa, fit la vaisselle, l’essuya, la rangea, bref en un clin d’œil la place était nette. Non pas que les visiteurs aient le sésame de la cuisine, puisque cette pièce était toujours tenue fermée, comme les autres d’ailleurs, à l’exception du petit salon qui faisait office de cabinet. Mais retrouver un semblant d’ordre après avoir consulté l’apaisait et la rassurait, pis faut dire qu’il y avait là-dessous une sérieuse empreinte laissé par sa mère…Après une journée de travail qui consistait en gros à passer derrière les immondices des autres, une fois rentrée chez elle, se retaper le même scénario était inenvisageable, voir au-dessus des forces de la brave femme. Quelque chose que Maria avait toujours religieusement respecté, et qu’elle continuait d’appliquer l’habitude faisant le reste.
Dans moins d’une heure, le gus serait là, elle s’affaira donc à parer le petit salon de ses grigris et autres colifichets, qu’elle tenait en temps normal sous clef, et surtout au fond d’un vaste buffet, dissimulé sous une large étoffe de satin rouge.
Pas question d’avoir ses saloperies sous les yeux à longueur de journée, fallait ce qu’il fallait pour appâter le chaland, mais le reste du temps la place était aussi nette que celle qu’elle venait de faire dans la cuisine. Elle défit ensuite les cordelettes des lourdes tentures plissées, d’un grenat sombre sur lequel danserait bientôt la lueur des bougies, et d’un halogène dissimulé soigneusement derrière un paravent au bois sculpté d’étranges figurines. Sur que le tout avait beaucoup de gueule, et pour un investissement minimum.
Un jour elle avait alpagué Jonas, le mari de sa copine lulu :
_Dis-moi Jonas, toi qui en connait un rayon sur où trouver quoi. Tu saurais pas où je pourrais trouver de l’exotisme dans le coin, pour pas cher ? Tu vois pour mon cabinet…
Celui-ci s’était gratté le front du bout de son index à l’ongle crasseux avant de lui rétorquer goguenard :
_ Oh, ça tu sais Maria, si c’est de l’exotisme que tu veux, je peux t’en donner et même gratis !
Maria avait levé les yeux au ciel, faisant mine de s’offusquer, mais elle le connaissait le bougre, il aimait taquiner mais au bout y avait de rien de bien méchant, les vrais vicieux c’étaient ceux qu’on voyait pas venir, voilà ce qu’elle avait retenu Maria, aussi elle le rabrouait pour la forme mais sur un ton bon enfant.
_Tss, arrête donc tes couillonnades, si elle entendait ça ta bonne femme ! Alors tu sais où tu sais pas ?!
Bien évidement qu’il savait, il connaissait tout sur tout le Jonas, ou du moins qui fournissait quoi, où, à quel prix, et avec ou sans entourloupes. Depuis son atelier de cordonnerie imprimerie, il côtoyait tout un tas de personnes, et depuis son arrière-boutique aux multiples activités tout un tas d’autres personnes... Mais ça, Maria, c’était pas ses oignons. « Chacun dans son pré et les vaches seront bien gardées », comme disait sa mère, ou quelque chose d’approchant, qui voulait dire en gros que si l’on s’en tenait à s’occuper de sa propre mélasse et pas de celles des autres, on s’en porterait beaucoup mieux ! Jonas il était serviable, et lui refilait toujours un bon tuyau assortis d’un coup de main si il le pouvait, et ça c’était bien l’essentiel. Le reste c’était pas son affaire, et aux langues curieuses qui venaient tâter le terrain auprès d’elle, Maria mimait l’incrédulité et l’ignorance. Un gars serviable qui plus est amourachée de sa meilleure amie, ça se gardait sous le coude et en bons termes.
Serviable de la sorte que quelques jours après, il l’avait fait grimper entre lui et la lulu dans son estafette blanche, et qu’ils avaient pris le chemin de Saint-Ouen… Ce qui ne datait d’ailleurs pas d’hier, parce qu’aujourd’hui avec tous ses antiquaires, c’était un autre paysage. Mais à l’époque c’était pas des professionnels qui officiaient là, et on trouvait vraiment de tout et n’importe quoi. Ils s’étaient approchés d’un stand à demi cachés par des silhouettes aux boubous bariolés et colorés, et là Maria avait choisi tandis que Jonas monnayait le tout. Elle avait même pu poser ses yeux sur quelques pièces un peu plus dissimulées car plus rares et pas forcément super légales, jetant même son dévolu sur un article aussi improbable qu’insolite, qui serait du plus bel effet dans son cabinet.
Une tite fortune que ça lui avait coûté cette folie, mais encore maintenant qu’elle la disposait sur l’étoffe de soie rouge, et y déposait dans le creux un long cierge blanc, elle ne le regrettait pas un seul instant. Ce crâne de singe captait de suite le regard de son visiteur, ah ça ! Ça en jetait un max, et puis ça les impressionnait ! Surtout les couillons qui venaient là pour entrer en contact avec leur défunts ! A la vue du crâne, z’avaient même la chair de poule, et Maria en profitait alors pour leur demander si ils ne sentaient pas une présence, comme un courant d’air frais, un frison. Forcément ça marchait quasi à tous les coups. Ce genre d’interventions se faisait quand même rare,Maria les évitait tant que possible, toute gouaillerie ayant ses limites, ce domaine-là représentait celles de Maria.
Ces morts à elle, elle leur foutait la paix, des fleurs et des pensées et zou ! Mais ça c’était pas du ressort de tout le monde, si certains faisaient peine, et que Maria tentait à sa façon de les apaiser et de les aider à faire leur deuil, d’autres étaient carrément de beaux saligots. S’en foutaient comme de leur première chaussette de leur morts, et ils s’en cachaient à peine. C’était alors des histoires de magots perdus qui faisaient étinceler des canines pointues. Fallait sortir le pendule, des cartes, et demander une photo de la demeure, rien de magique, Maria faisait parfois mouche avec rien d’autres que du bon sens ! Et pis son expérience humaine et ses oreilles qu’elle avait quand même bien laissé deux, trois fois trainer en patientant au comptoir de Jonas. Celui-ci s’entretenait de temps à autre avec un Johnny, un grand échalas tout maigre, qui avait le teint hâlé et tout buriné d’une acné passée, surement mal traitée. Enfin ce Johnny, il savait tous des cachettes, et que les gens c’étaient vraiment des couillons parce que tous ils se croyaient originaux et tous planquaient leur magots aux mêmes endroits ! Toujours le classique dessous de matelas, mais aussi l’armoire à pharmacie ou encore le congélo , et pis parfois des plaintes, des lattes de parquets, des recoins de meubles. Même des sachets dans la cuvette des waters ! Il avait quand même pas si tort de les traiter de couillons, jamais Maria n’aurait été coller quoique ce soit à un endroit pareil ! Encore moins ce qu’elle s’escrimait à gagner ! À quoi ça servirait qu’il y ait des banques alors ?!
























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