Inconstante

Blog de arcadiablabla :Courants d'airs et autres vagues., Inconstante

Inconstante. Le mot m’avait giflée. Il l’avait lancé brutalement, à la fois avec force et nonchalance. Comme si ça n’avait pas d’importance, mais de façon assez significative pour me marquer. J’avais cette désagréable impression d’être de la glaise qu’il modelait à coups de griffes.  Ce n’était pas un débat ouvert, la remarque n’appelait pas de réponse, juste une digestion, une notion à assimiler. Je m’absorbais dans la contemplation de mon fond de tasse, me demandant si cela avait à voir avec le café. Il prenait le sien sans différer, sucré. Souvent j’oubliais ma tasse ici ou là, je sucrais ou pas, avalant même des fonds non datés pour peu qu’ils me passent à porter de main. J’avais voulu lui demander une explication, mais déjà il partait, déposant sur mon front un baiser routinier. Comme une tape, une main échappée  sur un flanc, le geste machinal, dénué d’intensité. Je restais  un moment stoïque sur mon tabouret, balançant mes jambes dans le vide. Puis le mot déjà me rattrapait sournois, écho résonant de part en part dans mon esprit. Ma raison poursuivait le sens malgré moi…Instable, fluctuante, quoi  légère ? Autant de fragrances désagréables qui s’insinuaient petit à petit, accélérant ma respiration. J’étais à la foi fébrile et sonnée, impassible et bouillonnante. Inconstante jusque dans mes émotions. Il avait raison au fond, j’étais peut-être bien  la somme de paradoxes additionnés. Restait à savoir si j’étais prête à m’en défaire, puis est-ce que c’était possible, d’abord ? Se défaire de ses travers, muer sa nature, pour quoi ? Plaire, me complaire ? Me survivre à travers lui, en me quittant un peu plus chaque jour…Rien qu’à l’idée je suffoquais, et comprenais que j’avais atteint mes limites. Non sans tristesse, ni regret, j’aurais tellement voulu…Oui mais je ne pouvais point. Plus en tout cas. Une curieuse sensation m’envahissait appelant un sentiment passé. Je me revoyais en admiration devant Laura, sa constance d’humeur affichée, toujours le même sourire ineffable bordant ses lèvres, ses cheveux tressés ne laissant jamais place à l’échappée. Toutes ses manies, ces gestes calculés dans la rythmique d’une logique qui si elle m’échappait totalement, me laissait fascinée. La quasi vénération que j’éprouvais pour elle, comme on peut l’être devant cet idéal qu’on atteindra finalement jamais. Je me rappelais avoir bu chacun de ces gestes, et y avoir calqué les miens, sans jamais arriver à reproduire un dixième de ce qu’elle accomplissait. Et surtout sans y éprouver le moindre plaisir, barbée de l’effort de reproduction. J’avais repris conscience de la même façon, brutalement, étouffée par le poids de la répétition. Et le sentiment intense éprouvé, qui m’avait si longtemps maintenue dans cette observation fiévreuse et éhontée, s’était dissipé en un souffle. Laissant une sensation de manque et de grand vide, jusqu’à ce que je me réapprenne. Les premiers rayons dardant du soleil me ramenèrent à la réalité de ce jour, pas si différent. Petit à petit j’avais abdiqué sans m’en rendre compte, ma liberté brouillonne s’était laissée domestiquer. Chaque concession était comme un barreau que j’avais ajouté à cette cage du quotidien. Minuté, planifié, et ne laissant aucune place à la déroute. J’avais renoncé à tout ce qui me réjouissait auparavant, la peinture qui prenait trop de temps, mes amies bruyantes et enjouées qui prenaient trop d’espace, et grignotaient le sien. Le mien s’était réduit jusqu’à devenir inexistant, je n’étais plus. Il était moi et je me perdais en lui. Immatérielle, j’étais devenue. C’est finalement mon instinct, bâillonné trop longtemps, qui me précipita à l’action.  Je m’apprêtais comme à l’habitude,  mais le bagage plus lourd, me destinant à une toute autre direction que celle du bureau. La tâche fut avalée rapidement, à me fondre dans le décor j’avais peu à en extraire.  Je sortais sans un regard, sans un mot laissé, claquant la porte sur toute cette mécanique trop bien rôdée. En m’apostrophant il m’avait libérée. Je roulais vite, fenêtre ouverte, j’avalais les kilomètres sans sourciller, sans la moindre hésitation. Grisée par la vitesse et le vent qui fouettait mon visage et balayait le moindre doute. Puis je ralentis l’allure, approchant de mon point de chute. Tandis que mes roues s’engouffraient sur le bitume de l’allée, j’aperçu ma mère le regard surprit et inquiet, avant que ne se dessine ce mot que je pensais deviner : encore !

Et je ne pus alors m’empêcher de sourire. Un mot avait déterminé le tournant que prendrait ma journée, un autre en cueillait les fruits. Et si le premier avait été amer, le second était étrangement sucré, inexplicablement rassurant.

jeudi 17 janvier 2013 14:30 , dans Courants d'air


6 commentaire(s)

  • delif lun. 21 janv. 2013 09:44
    J'en reste baba!
  • pataudnitard jeu. 17 janv. 2013 20:18
    Je reste un admirateur constant...
  • lylyrose jeu. 17 janv. 2013 19:33
    La goutte qui fait déborder le vase et changer de cap, très beau texte bien écrit...
  • melomeli jeu. 17 janv. 2013 19:18
    Le mot, le geste de trop celui qui fait basculer, qui te fait tourner de l'autre côté, changer tes habitudes.
    Le sourire vient clore ce texte alors elle a chois.
    Joli texte qui va bien avec l'atmophère de ta nouvelle déco !!!
  • emitsigilu jeu. 17 janv. 2013 15:22
    J'espère que cette torture n'est qu'une chimère !
    Biiiizzz !
  • ladamedu4 jeu. 17 janv. 2013 15:15
    Yes ! Je crois beaucoup aux coups d'aile de papillon, aux gouttes d'eau en trop ; ces micro évènements qui provoquent un séisme, ou une révolution. Tu dépeins bien ce que provoque le petit geste anodin, familier, qui contraint à changer de route tout soudain. Irrationnel ? Sûrement pas. Opportun, c'est tout, et c'est beaucoup.


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